
Shaggy Dogs fait partie de ces groupes qui font vivre le blues sans le figer dans une carte postale du passé. Depuis plus de vingt-cinq ans, le groupe trace sa route entre blues, rhythm’n’blues, rock’n’roll et énergie live, avec une approche directe, généreuse, où le groove compte autant que le fond. Leur nouvel album Pinball Boomers résume bien cet état d’esprit : une musique de scène, collective, nourrie par l’expérience de la route, par l’humour, par le regard porté sur le temps qui passe et sur le monde qui change, sans posture moralisatrice.
Bonne nouvelle pour le public de la région Auvergne Rhône-Alpes : Shaggy Dogs sera de passage en mars 2026 pour deux concerts en partenariat avec Blues Actu Radio. Deux occasions de retrouver sur scène l’énergie du disque, la place laissée à l’improvisation et ce rapport direct au public qui fait leur marque de fabrique :
⭐️ 13.03.2026 : Salaise Blues Festival, Saint-Alban-du-Rhône (38) avec Monsieur Bosseigne
⭐️ 14.03.2026 : Espace Morgado, Bourgoin-Jallieu (38) avec invités surprises
À l’occasion de cette actualité, on a pris le temps d’échanger avec Shaggy Dogs. Une discussion à l’image du groupe : franche, accessible, ancrée dans le réel.
🎙️ Shaggy Dogs en interview avec Cédric Vernet
On vous connaît bien sur Blues Actu Radio, mais à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de Shaggy Dogs, comment définiriez-vous votre musique ?
Définir notre musique en un mot serait presque contradictoire avec notre démarche. Le blues est notre socle, mais nous n’avons jamais voulu en être les gardiens orthodoxes (on laisse cela aux autres !). Pour nous, le blues est une matière vivante, un langage ouvert qui s’est toujours nourri de métissages. Chez les Shaggy Dogs, on trouve du rhythm’n’blues anglais, de la soul, du rock’n’roll, du pub rock, parfois même une énergie punk. Tout cela est fédéré par le groove et par une idée simple : faire une musique qui parle aux gens, quel que soit leur âge, leur origine sociale. Nous appelons notre musique « Fiesta Blues’n’Roll ». C’est l’idée que le blues peut encore être joyeux, collectif, rassembleur, sans perdre sa profondeur.
Quel sens donnez-vous au titre de votre dernier album Pinball Boomers ?
Pinball Boomers fonctionne comme une métaphore générationnelle. Le flipper évoque une époque où la musique se vivait dans des lieux physiques : bars, salles de concert, jukebox, amplis qui chauffent. Une époque où l’on découvrait la musique par le hasard, par la rencontre. La bille de flipper, qui rebondit sans cesse, représente aussi notre trajectoire : une succession de chocs, de bifurcations, de moments de grâce et de remises en question. Quant au terme « Boomers », il est volontairement assumé, presque ironique. Il ne s’agit pas de nostalgie, mais d’un regard lucide sur le temps qui passe, sans renoncer à l’élan vital.
Vous donnez l’image d’un groupe qui ne se prend pas la tête, et qui manie l’humour et une forme de légèreté aussi bien que la 6 cordes. Je me trompe ?
Non, tu ne te trompes pas ! C’est une nécessité : se prendre la tête est une perte de temps, stérile. L’humour est une manière de rester humain, de garder une distance critique sur soi-même et sur le monde. Dans le blues, l’autodérision a toujours été une forme de survie. Nous parlons parfois de sujets lourds, mais nous refusons la posture donneuse de leçons. L’humour permet d’ouvrir une porte plutôt que d’ériger un mur. C’est aussi un outil scénique puissant : il crée une immédiateté, une connivence, qui rend le message plus accessible.
« Se prendre la tête est une perte de temps, stérile. »
Comment s’est déroulée la collaboration avec le producteur Nick Brine ? Qu’a-t-il apporté à votre son ?
La collaboration avec Nick Brine a marqué un tournant. Il y a eu un « avant » et un « après ». Il nous a apporté un regard extérieur exigeant, très ancré dans la culture du son britannique : le live, l’économie de moyens, l’efficacité expressive. Nick a travaillé sur les dynamiques, les respirations, la cohérence globale du disque. Il nous a poussés à assumer pleinement notre identité collective, notamment avec l’intégration définitive des cuivres. Grâce à lui, Pinball Boomers sonne comme un groupe qui joue ensemble, pas comme une construction de studio aseptisée. Et c’est précieux aujourd’hui, au regard des sorties d’albums qui nous sont proposées ici ou là.
L’album évoque à la fois fête et critique sociale (comme dans « Who’s Gonna Vote? », d’actualité en période d’élections municipales !). Comment équilibrez-vous ces deux dimensions dans votre écriture ?
Historiquement, le blues a toujours été une musique politique, pas au sens partisan, mais au sens social. « Who’s Gonna Vote? » s’inscrit dans cette tradition : poser une question, pas imposer une réponse. Nous croyons que le groove est un formidable vecteur de réflexion. La musique engage le corps avant l’esprit, et c’est souvent par-là que les choses passent. La fête n’est pas une échappatoire : elle peut être aussi un acte de résistance, un moyen de recréer du lien dans un monde fragmenté.

Certains morceaux comme « Lee’s The Man » font référence à vos influences, notamment Dr. Feelgood. Quelle place occupe cet héritage dans votre musique aujourd’hui ? Et quels sont vos groupes de cœur ?
Dr. Feelgood fait partie de notre ADN fondateur. Lee Brilleaux (chanteur de Dr. Feelgood) incarnait une forme d’intégrité absolue : pas de faux-semblants, pas de mise en scène inutile, mais une intensité totale au service du public. Cet héritage est toujours présent, mais il n’est pas figé. Nous ne cherchons pas à reproduire un son ou une époque, mais à prolonger une philosophie : jouer vrai, rester connectés au public, refuser la tiédeur. Nos groupes de cœur restent ceux qui ont cette exigence-là, qu’ils viennent du blues, du rock ou de la soul. Citons à titre d’exemple : J. Geils Band, Southside Johnny, Bo Diddley, Lee Dorsey.
Peux-tu nous parler de la diversité des titres sur Pinball Boomers ? On navigue entre des morceaux festifs et des chansons aux tempos plus lents…
Oui, clairement. Nous avons conçu l’album comme un format narratif, pas comme une suite de singles. La diversité des tempos permet de créer une respiration, une dramaturgie. Les morceaux plus lents ne sont pas des pauses, mais des espaces de profondeur. Ils donnent du relief aux titres les plus festifs et permettent d’explorer d’autres nuances émotionnelles. Cette diversité reflète aussi notre maturité : nous n’avons plus besoin de prouver quoi que ce soit aujourd’hui, en termes d’énergie brute !
Depuis votre premier disque en 1999 jusqu’à ce neuvième album, comment le groupe a-t-il évolué musicalement… et humainement ?
Musicalement, nous avons gagné en liberté et en précision. Nous faisons davantage confiance aux silences, aux textures, à l’intelligence collective. Humainement, durer est sans doute le plus grand défi. Bientôt vingt-huit ans : c’est une somme de compromis, de discussions, de remises en question. Aujourd’hui, nous fonctionnons sur une forme d’intuition partagée. Ce lien-là est rare et précieux. Beaucoup nous l’envient !
« La scène est un organisme vivant. »
La présence de cuivres et d’harmonica donne une grande variété de textures à l’album. Comment choisissez-vous les instruments et les arrangements pour chaque morceau ?
Le saxophone et le trombone font désormais partie intégrante du groupe, et cela a profondément modifié notre manière d’écrire. Ils ne sont plus un ornement, mais une voix à part entière. Il faut partager aujourd’hui le spectre sonore entre sept musiciens à plein temps. Les arrangements se construisent désormais collectivement, avec une attention particulière portée aux équilibres. Les cuivres élargissent notre palette expressive. À chaque morceau, ses particularités de construction et d’arrangement. Il n’y a pas de règle ou de recette miracle, si ce n’est savoir écouter les autres pour le bien de la chanson à défendre. En ce sens, les solos interminables et autres prouesses techniques démonstratives n’ont pas leur place chez Shaggy Dogs !
Certains titres semblent inspirés par des expériences de tournée… ou de non-tournée (comme « We Could Have Been To China », très Dr. Feelgood !). Comment la vie sur la route influence-t-elle votre écriture ?
La tournée est un révélateur. Elle met à nu les individus, les relations, les attentes. Des titres comme « We Could Have Been To China » jouent avec cette tension entre rêves de grandeur et réalité du terrain. Mais au fond, ce sont les rencontres humaines qui nourrissent le plus notre écriture. La route ramène toujours à l’essentiel : pourquoi on joue, et pour qui ?
Sur scène, et c’est l’un de vos points forts, comment arrivez-vous à reproduire l’énergie de l’album ? Il y a une place laissée à l’impro ?
L’album est une photographie, la scène est un organisme vivant. Notre réputation de groupe énergique n’est plus à faire. Nous tirons cette énergie de ce que nous renvoie le public. Nous ne jouons pas pour nos chaussures, mais bel et bien pour ceux qui ont fait la démarche de venir nous voir. Qu’ils soient 1, 100 ou 1 000, nous avons à cœur à chaque fois de donner notre maximum : on mouille la chemise ! Nous laissons une place fondamentale à l’impro. Les morceaux évoluent, s’étirent, se transforment en fonction du public. Les cuivres apportent une dimension organique supplémentaire, propice à l’improvisation. Chaque concert est une expérience unique.

Quel est votre regard sur le monde de la musique aujourd’hui ?
C’est un paysage paradoxal. La musique n’a jamais été aussi accessible, mais jamais aussi dévalorisée économiquement. Le streaming a modifié les usages, parfois au détriment de la profondeur. Nous croyons plus que jamais à la musique vivante, aux salles, aux festivals, au contact direct. C’est là où l’IA n’a pas encore de prise sur nous ! Pour combien de temps ? Notre démarche reste artisanale, presque militante : défendre une musique imparfaite, mais sincère.
Enfin, après la sortie de Pinball Boomers, quelles sont vos ambitions pour les mois à venir ?
Faire vivre ce disque sur scène, le laisser évoluer au contact du public. Nous allons continuer à parcourir les routes européennes en clubs et festivals tout au long de cette année. Mais aussi continuer à créer, à enregistrer, à transmettre. De nouveaux morceaux pointent déjà à l’horizon, un nouvel album est en route. Et surtout, rester fidèles à ce que nous sommes : un groupe pour qui le blues et ses dérivés est un espace de liberté, de partage et de résistance joyeuse !
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